« Maman, pourquoi c’est toujours un monsieur qui dit la messe ? »

Il aura été touchant de voir enfin main dans la main de nombreuses religions pour manifester et montrer la voie à nos sociétés corrompues. S’il fallait encore une preuve que les institutions religieuses perdent rarement une occasion de s’illustrer par des discours réactionnaires, elle a été donnée avec toute la clarté possible. L’opposition au mariage pour tous est brandie comme le dernier rempart protégeant la famille de la décadence de la société contemporaine. On parle volontiers des droits de l’enfant lorsqu’il s’agit de l’adoption par les couples homosexuels, ou de la conservation de la structure familiale traditionnelle quand il s’agit du mariage. Il ne faut pourtant pas être dupe. Ces nobles causes autoproclamées, déjà bien assez douteuses en elles-mêmes, ne doivent pas nous faire passer à côté du réel enjeu de cette opposition.

En effet, si l’absence des fameux « référents » masculins et féminins étaient le cœur du problème posé par l’adoption par les couples homosexuels, nous aurions déjà eu les mêmes protestations massives de la part des institutions religieuses quant à la possibilité pour les célibataires d’adopter des enfants. Il n’en est rien bien entendu, preuve que ce n’est pas l’objet réel du débat, mais qu’il s’agit plutôt d’un prétexte pour camoufler le mépris intrinsèque de l’homosexualité que traduit cette opposition. En effet, de très nombreux enfants grandissent sans ce double référent, ne serait-ce que dans ces familles monoparentales, depuis des décennies, sans qu’un trouble profond de la société ne s’ensuive, ni que ces enfants montrent des déséquilibres généralisés et communs. Pas besoin donc d’aller chercher parmi les couples homosexuels, pour mettre à l’épreuve cet argument dont on fait rapidement le tour de la nullité. L’argument est non seulement invoqué, plus qu’argumenté, mais il n’est en plus défendu que de façon très sélective, autrement dit quand il donne une occasion d’accabler les homosexuels. C’est bel et bien l’idée en elle-même que des personnes de même sexe puissent se marier, et, pire, adopter des enfants, qui gêne. Le reste n’est qu’une soupe niaiseuse construite pour faire diversion. La haine fondamentale de l’homosexualité de nos chères institutions religieuses monothéistes nous est bien connue et s’est développée dans le cas du catholicisme de façon particulièrement violente avec la société bourgeoise du XIXème siècle, jusqu’à aujourd’hui, si bien que l’on se demande bien pourquoi il faudrait accepter ce camouflage, quand la vérité est si évidente. La preuve en est de la multiplication des parallèles aberrants en ce qui concerne les homosexuels. On a eu droit à la zoophilie[i], côté musulman, ou à l’inceste[ii], côté catholique, comme quoi, il n’y en a définitivement pas un pour sauver l’autre. Selon cette logique odieuse, l’homosexualité serait donc une déviance sexuelle d’ordre psychiatrique. Il n’y a pas d’autre explication possible à ces parallèles. Quand on n’en arrive pas à de tels extrêmes verbaux, on assiste au mieux à la théorisation de l’infériorité sociale de l’homosexualité incapable de procréer. Nous sommes bien loin des droits de l’enfant.

Si on laisse de côté ce mépris de l’homosexualité, qui ne doit pas être caché par quelque considération vaseuse sur les droits de l’enfant ou sur l’équilibre de la famille, il nous faut pourtant nous arrêter sur le modèle de la famille qui nous est tant vanté. Celui-ci est en effet pris comme un acquis, fort de l’héritage des siècles passés, comme une évidence qu’il ne s’agirait pas d’approfondir. Prenons l’exemple de la conception de la famille de l’Eglise catholique, pour voir dans quel équilibre remarquable les enfants élevés selon ses principes pourront apprendre à envisager l’harmonie entre les femmes et les hommes, bien entourés de leur double référent. Le couple envisagé par la doctrine est uniquement composé d’un homme et d’une femme, cela va de soi. Mais ce n’est pas tout. Il est aussi défavorable à toute forme fiable de contraception. Cela signifie donc que, sauf éradication de toute vie sexuelle dans le couple, qui est comme l’on sait la clé du bonheur et de l’équilibre dans la vie conjugale, la femme se retrouve forcée de faire suffisamment d’enfants pour ne pas envisager une quelconque carrière professionnelle et pour se retrouver inévitablement à s’occuper des enfants à la maison, voire du ménage, si elle n’habite pas à Neuilly. Voilà une façon tout à fait équilibrée et ouverte d’éduquer l’enfant à l’appréhension des rapports des sexes, que d’apprendre une structure si rigide et si oppressante pour les femmes, dès la plus tendre enfance. Merci chère Eglise de vanter un si beau modèle pour les enfants.

C’est bien de cela qu’il s’agit dans le référent masculin et féminin, car l’on n’invoquerait pas la nécessité d’un père et d’une mère si l’on ne faisait pas découler l’idée d’une détermination sexuelle qui dépasse la physiologie. Avec cette essentialisation implicite du féminin et du masculin que l’on cherche à reproduire via un bourrage de crâne réactionnaire pudiquement appelé « éducation » , on arrive vite à des tableaux caricaturaux : maman, être doux et sensible s’occupant de ses jeunes enfants pendant que papa, un homme sévère dont le cœur sait s’adoucir au sourire de sa tendre femme, travaille dur pour nourrir sa maisonnée. Voilà ce que sont ces référents, dans un cadre idéologique si rigide, qui pense la famille selon des « valeurs » profondément patriarcales. Et ils viennent ensuite nous faire des discours sur les déséquilibres que pourraient entraîner l’adoption par les couples homosexuels, quand l’exemple de vie familiale proposé par l’Eglise est aussi nocif à l’éducation, à l’ouverture et à la liberté des individus, par la représentation sclérosée des sexes et de la vie conjugale qu’il implique.

L’opposition à l’égalité des droits pour les homosexuels s’enrichit donc de son corollaire défendu avec tant de constance depuis des siècles, la misogynie. Pour poursuivre avec l’exemple catholique (après tout, la même droite qui nous vante ce schéma, car c’est surtout de cela qu’il s’agit, aime tant à rappeler les racines chrétiennes de la France qu’il faut qu’elle en ait pour son argent), examinons l’Eglise elle-même qui se veut un exemple phare d’éducation et de moralité quand il s’agit des rapports des sexes ou de la famille en général. De quelle façon peut-on connaître un sujet suffisamment pour se permettre de donner un avis intéressant ? Il y a tout d’abord une étude scientifique approfondie de la question. Malheureusement, les compétences sociologiques de l’Eglise manquent encore de reconnaissance internationale pour qu’elle puisse entrer dans cette catégorie. Encore un petit effort ! La deuxième façon de faire serait d’étudier la question, sans en être spécialiste soi-même, comme tout citoyen s’informant sur un sujet qu’il ne connaît pas. Là encore, quel dommage ! La seule soupe qu’ils arrivent à nous servir est… la même depuis des siècles, en témoigne l’avant-gardisme des positions sur la famille évoquées plus haut. Tout travail montrant la relativité culturelle des conceptions familiales, ou montrant que l’influence néfaste des parents homosexuels sur l’enfant est un fantasme, est relégué purement et simplement au rang de propagande du « lobby homosexuel », vocabulaire souvent entendu, qui ne rappelle rien de très bon. Il est clair en revanche que la position de l’Eglise repose sur les argumentations scientifiques les plus profondes… On peut au mieux parler d’une intuition réactionnaire. Heureusement pour elle, il reste encore une dernière façon d’avoir au moins une expérience du phénomène, cette fois-ci à la portée de tous. C’est imparfait certes, mais c’est déjà ça : en fonder une. Encore raté ! Après 1500 ans de combat acharné pour détruire toute velléité de son clergé d’avoir une vie sexuelle ou une famille (et cela est si contre-nature, pour reprendre leur vocabulaire favori, qu’il leur aura fallu beaucoup de temps), l’Eglise a finalement réussi. Et voilà que cette institution, la plus éloignée de tout ce qui se rapproche de près ou de loin de la famille, aussi bien pragmatiquement qu’intellectuellement, se permet de donner des leçons à ce propos. On croit rêver. Sa seule légitimité intellectuelle en ce qui concerne la famille peut être tirée de la constance remarquable avec laquelle, pendant des siècles, elle a brimé les familles sous une morale patriarcale dévalorisant toute forme d’émancipation sexuelle. Le couple petit bourgeois du XIXème siècle accroché à la morale catholique est, on le sait bien, un véritable modèle de stabilité et de bonheur conjugal, et par-là même un environnement propice à la meilleure éducation pour les enfants.

Voilà dans quoi ces gens qui déguisent leur haine de l’anormalité sous le masque d’un bisounours pro-vie voudraient éduquer les enfants. Que dire par ailleurs du remarquable rapport des sexes au sein même de l’institution ? N’est-il pas encore dangereux de donner à des enfants l’exemple d’une misogynie aussi retentissante que celui d’un clergé exclusivement masculin ? Les femmes ne sont-elles pas dignes de gérer les institutions ecclésiastiques ou de guider la spiritualité des fidèles ? Ou peut-être sont-elles naturellement incompétentes ? On nous sortira encore l’argument théologique pour se sortir d’affaire, comme on donne celui du droit des enfants pour cacher le mépris de l’homosexualité. Que dira-t-on alors à la petite fille, étonnée par cette absence si flagrante de femmes dans l’Eglise, qui demanderait à sa mère « Maman, pourquoi c’est toujours un monsieur qui dit la messe ? ». C’est parce que, vois-tu, mon enfant, l’Eglise n’a pas l’air de vouloir ni réfléchir ni changer. Et il faudrait bien sûr qu’elle nous explique comment il convient d’élever les enfants ou comment il convient de construire un couple ! Non merci !

Gavroche.

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