Social et sociétal

La gauche est confrontée à un double problème d’identité : d’un côté, par un bizarre complexe sur lequel nous reviendrons dans des articles ultérieurs, beaucoup d’intellectuels, qui devraient être classés à droite ou au « centre », se revendiquent de gauche pour une question d’image, parce que cela fait bien ; d’un autre côté, par un besoin de surenchère, des puristes cherchent à distribuer les points pour savoir qui serait « le plus » à gauche, intégrant des logiques quantitatives sans s’interroger sur l’essence même de la gauche. D’un côté donc, une « deuxième » gauche qui n’a rien de gauche, une gauche « moderne » qui n’est pas plus à gauche qu’elle n’est moderne ; de l’autre, une extrême gauche qui refuse qu’on soit de gauche si l’on n’est pas extrême.

Pour débrouiller la situation, afin que la gauche ne soit ni une secte d’initiés ni l’auberge espagnole où chacun amène ses idées sur le monde comme il le voit, il convient donc de la définir dans un champ à la fois large et strictement délimité. Parmi les différentes méthodes pour y parvenir, on peut faire le pari qu’une analyse du « social » et du « sociétal » permet, sans entrer dans des discussions historiques ou philosophiques interminables, mais en les prenant toutefois en compte, de saisir ce que signifie la gauche à notre époque.

« Social et sociétal » : ce n’est pas un hasard si « social » est le premier mot. A cet égard, rien d’étonnant à ce que ceux qui n’ont rien à faire avec la gauche (mais n’en entendent pas moins la régenter) veuillent en finir avec le terme « socialisme ». Le social est la pierre angulaire de la gauche, le sociétal est la pierre de soutien. Pourquoi une pensée de gauche ne peut-elle se fonder sur le sociétal ?

1) D’abord parce que les réformes sociétales peuvent être faites par la droite : la preuve avec la loi sur l’interruption volontaire de grossesse, certes votée avec l’indispensable soutien de la gauche, mais qui, au terme d’un travail de pédagogie plus long, aurait peu à peu acquis à sa cause le centre-droit. La droite rechigne souvent à ces mesures, de peur de perdre l’électorat conservateur, mais revient rarement dessus, ne serait-ce qu’en vertu du principe de non-rétroactivité de la loi : si la droite espagnole avait mis fin au mariage gay accordé par le gouvernement de Zapatero, elle se serait trouvée dans la situation ubuesque de dissoudre une loi sans revenir sur les liens indissolubles unissant les couples gays mariés avant son accession au pouvoir. Le même problème touchera l’UMP et nous pouvons prédire qu’elle ne reviendra pas, comme elle l’affirme, sur le mariage gay, si le projet passe. Inversement, certains hommes de gauche s’opposent au mariage gay : le sujet est donc en partie affaire de conviction individuelle et peut échapper aux clivages traditionnels.

2) Ensuite, parce que la défense des « minorités » (cf. article antérieur) comme telles n’a pas de sens et entérine une mutation de la société vers l’individualisme : si tel n’était pas le cas, comment expliquer l’« avance » qu’ont certains Etats aux Etats-Unis en matière de mœurs ? Comment expliquer, aussi, qu’un Etat qui n’a pas aboli la peine de mort ait aboli la pénalisation de la marijuana (la Californie), sinon parce que les réformes sociétales obéissent à des logiques interférentes ? Par ailleurs, l’approche corporatiste ou sectorielle est bien éloignée de l’idéal de la gauche.

3) Enfin, à vouloir se donner le beau rôle contre les « ringards » et les « retardataires », on oublie que les réformes sociétales sont souvent affaire de pragmatisme autant ou plus que d’idéaux. Par exemple, si les efforts pour lutter contre l’addiction au cannabis se révèlent infructueux tant qu’on n’en sera pas passé par la mise en place de salles spéciales et l’introduction de la dépénalisation, faisons-le ; mais il semble que c’est une conduite de bon sens, plutôt qu’une mesure de gauche. En effet, en admettant qu’on aille dans ce sens, il ne s’agirait pas de faire l’apologie de la drogue (ce qui serait proposer un nouveau modèle de société, donc une autre politique), mais de suivre l’avis des médecins, plus éclairé en ce domaine que les politiques. De même, assurer une répartition des lieux de culte qui permette aux différentes confessions d’exercer leur pratique dans un espace privé, cela relève de l’application de la loi, pas d’une mesure de gauche. On en dirait de même du mariage gay, qui revient à faire des homosexuels des sujets libres et égaux en droits aux hétérosexuels.

Soutenir des réformes sociétales de ce type est une fierté ; ce n’est pourtant pas le propre d’une femme ou d’un homme de gauche, seulement de quelqu’un qui n’est pas conservateur et qui sait adapter les principes aux mutations de la société et aux aspirations de différentes communautés à être traitées sur un pied d’égalité. La raison ultime en est qu’une réforme sociétale trouve sa place dans le système le plus libéral (au sens économique) possible, témoin les Etats-Unis, tandis qu’une réforme sociale est, dans presque tous les cas, socio-économique, et suppose un infléchissement, un détournement voire une subversion de la logique économique.

Bien sûr, c’est là une vue très schématique, et si le programme de la gauche est social et sociétal, c’est qu’un grand nombre de mesures participent de l’un et de l’autre. Faire respecter l’égalité des droits des femmes suppose de faire respecter l’égalité des conditions d’accès au travail et des salaires ; on mêle alors social et sociétal, sans qu’il soit possible ni même besoin de les distinguer. Lutter contre les abus de pouvoir dans une entreprise, ce sera notamment punir toute discrimination pour des motifs sexuels et religieux. Être de gauche, c’est donc faire en sorte que les réformes sociétales s’intègrent dans la politique socio-économique, et non qu’elles puissent dissimuler un statu quo à ce sujet. Il en va de même de la question de l’environnement : la gauche n’est pas là seulement pour donner des bons points à une entreprise « verte » qui brillerait par sa rareté, mais à faire en sorte que les nouveaux modèles d’investissement et de consommation prennent en compte, à la racine, les exigences écologiques. Ainsi les aspects sociétaux doivent-ils découler naturellement d’un programme socio-économique de gauche et non venir comme un feu d’artifice qui en mettrait plein les yeux et les oreilles avant de s’évanouir dans la nuit. 

Gauvain

Publicités

Une réflexion au sujet de « Social et sociétal »

  1. Ping : Le nouvel échiquier politique français ou le bal de la droitisation | Contrat social

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s