Le tournant fantasmé

Comment mieux entretenir l’encéphalogramme plat des politiques gouvernementales qu’en prenant l’habitude de créer l’événement ex nihilo. Les médias en tous genres y ont pris goût, au point de réussir à faire croire qu’il s’était passé quelque chose dans le gouvernement Ayrault. On parle volontiers de « tournant », de « revirement », voire de « virage libéral » pour les plus audacieux. Certains poussent loin l’indécence. Ainsi, madame Fressoz pour Le Monde, habituée de la prose hagiographique libérale, nous parle d’un François Hollande « qui ne biaise plus, qui ne cherche plus à donner de gages au Front de Gauche »[i]. Elle ne s’arrête pas là et évoque même la larme à l’œil « le matraquage fiscal subi par les entreprises durant les six premiers mois. »[ii]. Le PS semble alors capable, après le déferlement de mesures crypto-communistes du début du quinquennat, de « mues insoupçonnées »[iii]. Une hausse de la TVA pour exonérer les cotisations patronales, « qui l’eut cru (sic) ? »[iv]. Il restait donc encore quelques égarés pour avoir peur que François Hollande fût de gauche, ou du moins pour le faire croire. De telles énormités ne sont hélas pas rares.

Si l’on passe sur le fantasme du matraquage fiscal sur les entreprises dans les six premiers mois du quinquennat (même l’UMP n’aurait pas osé…), il nous reste encore l’idée absurde qu’un quelconque gage ait été donné au Front de Gauche. Aucune mesure prise jusqu’à présent n’a même considéré la gauche du PS, alors le Front de Gauche, ma bonne dame, il peut toujours courir ! L’on pourrait rire de ce tableau grotesque, de cet étonnement feint et satisfait devant la politique libérale du gouvernement, s’il n’était pas aussi lourd de conséquence. Bien entendu, le contenu de ces politiques qui favoriseront le capital contre l’emploi et qui plongeront le pays dans la récession feront bien assez de mal. Nous avons suffisamment d’exemples ailleurs ou en d’autres temps pour savoir avec beaucoup d’assurance comment tout cela va finir. Mais ce n’est pas tout. François Hollande a certes menti purement et simplement sur la renégociation du traité européen et sur la suppression de la TVA sociale. Il n’en reste pas moins que son programme n’a jamais été autre chose que libéral et qu’il faut beaucoup de naïveté ou de sens de la manipulation pour dire que les six premiers mois du quinquennat prennent désormais une tournure inattendue. François Hollande manque peut-être d’honnêteté quant aux conséquences de ses réformes, qu’il dit être faites pour l’emploi, quand il sait parfaitement que ces méthodes, utilisées depuis 30 ans aux quatre coins de l’Europe, et même ailleurs, n’ont jamais créé d’emplois. En revanche, il est parfaitement honnête quant à l’orientation libérale, convertie à une politique de l’offre, de l’ensemble de son programme politique et économique. Lorsqu’il se défend de tout choc et de tout virage ou revirement, il a non seulement raison, mais il fait en plus preuve, cette fois, d’honnêteté.

François Hollande a toujours défendu une politique de droite et il applique une politique de droite. Il n’y a aucune surprise. C’était sans compter la horde des éditocrates, qui, non contents de voir que le libéralisme vit encore son heure de gloire, veulent en plus porter un coup supplémentaire à la gauche, la vraie cette fois. A vouloir fantasmer un tournant, les éditorialistes médiocres qui hantent la majorité de nos médias sabotent totalement la représentation de la gauche en France. En effet, ils font passer ce pseudo-revirement pour une irruption de lucidité dans la politique du gouvernement, qui, aveuglé par son idéologie gauchiste et partageuse, a mis du temps à comprendre ce qu’impliquaient les « nécessités de la crise ». Autrement dit, une prétendue politique de gauche, qui n’aurait existé que dans les premiers mois, est inventée de toute pièce pour asséner une fois de plus qu’elle n’était pas possible et que l’objectivité économique conduit à une politique libérale nécessaire pour sortir de la crise. Les éditocrates arrivent à faire échouer des politiques de gauche même lorsqu’elles n’existent pas. Chapeau bas ! L’existence de ces politiques n’est qu’un détail, après tout. L’important c’est de bien faire comprendre au peuple qu’elles ne sont pas possibles. La mauvaise foi de l’essaim des éditorialistes pourrait ajouter « Même le PS ne fait pas une politique de gauche, vous voyez, c’est bien que c’est impossible ! », ce qui suivrait parfaitement la logique mensongère de tout le reste. Cela permet avant tout d’éliminer littéralement du tableau la vraie politique de gauche que l’on peut trouver dans le budget alternatif du Front de Gauche publié le 12 novembre[v], et dont bien sûr personne n’a parlé.

Les journalistes ont donc une responsabilité majeure dans la marginalisation du discours de gauche, par leur façon insidieuse de faire croire à ce tournant libéral. Mais ce n’est pas tout. Quand vient le temps de l’opposition à ces mesures profondément libérales, que n’entendons-nous pas ! Les mêmes qui pestaient contre la TVA sociale de Nicolas Sarkozy se disent prêts à voir si le pacte de compétitivité de Jean-Marc Ayrault va créer de l’emploi, à lui laisser une chance, alors qu’il s’agit exactement de la même chose. C’est là l’une des plus graves conséquences de la gauche de droite lorsqu’elle est au pouvoir : comme elle a une étiquette de « gauche », entretenue artificiellement par les médias de la façon décrite ci-dessus, on ne se révolte pas contre la réforme, car la couleur rose donne à un contenu similaire à un discours du MEDEF un soudain caractère d’acceptabilité. Cette manipulation qui déstabilise profondément le processus démocratique a aussi une conséquence à droite.

En effet, lorsque les élections arrivent, l’argument suprême est donné : la droite s’extrême-droitise ! Même si le PS est peut-être trop libéral, on doit « voter utile » pour battre l’extrême-droite qui a désormais colonisé l’UMP. Combien de temps faudra-t-il à l’électorat de gauche pour se rendre compte que l’extrême-droitisation de la droite est la conséquence directe de la droitisation du PS ? Il n’y a pas mieux pour légitimer le tournant droitier de l’UMP que de mener une politique de droite classique quand on est censé représenter la gauche. Le résultat ne peut être qu’une automatique déportation de ladite droite classique, concurrencée sur son terrain, vers la droite extrême qu’elle contient le plus souvent en germe. Le Parti Socialiste a d’ailleurs déjà son potentiel d’extrême-droitisation en la personne de Manuel Valls : il s’est parfaitement doté de tous les atouts du parti de droite traditionnel. Il est prêt à prendre la relève ! Fermer les yeux sur la droitisation avancée du Parti Socialiste sous prétexte d’une extrême droitisation de l’UMP est un véritable non-sens politique, puisque les deux phénomènes sont parfaitement interdépendants. Cette dynamique couplée à la mise en scène grandguignolesque d’un « tournant » libéral aux allures de ligne droite, qui invalide dans les représentations le recours à une véritable alternative de gauche, est la meilleure façon de faire gagner du terrain à la droite. Et l’on entendra ensuite le PS, qui refuse unilatéralement tout dialogue avec le Front de Gauche, qui lui a pourtant si souvent tendu la main, contrairement à ce que disent (encore une fois) les journaux, se plaindre d’être torpillé sur sa gauche, par « l’extrême gauche » sectaire. C’est le monde à l’envers, mais nous commençons à y être habitués…

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