Le coût du capital

Les tenants du néolibéralisme ont toujours le chic pour trouver les oxymores qui serviront à camoufler la réalité de l’inégalité autour d’un terme qui fait croire à une prise en compte du destin des classes populaires. Ainsi, la « TVA sociale » de Nicolas Sarkozy en était un exemple parfait. Que peut-il y avoir de social dans la TVA, impôt profondément inégalitaire qui fait payer à tout le monde la même somme sur un produit donné ? Deux réponses viennent rapidement à l’esprit : sa baisse conséquente sur les produits de première nécessité ou son augmentation conséquente sur les produits de luxe. Bien entendu, il n’était question ni de l’un ni de l’autre dans le projet initial. Le chevalier blanc qui nous sert aujourd’hui de président avait crié au scandale, promettant (c’est sa spécialité) qu’il abrogerait cette mesure à son arrivée au pouvoir. Six mois plus tard, le gouvernement Ayrault nous a concocté une mesure absolument décisive et fondamentalement différente de l’augmentation de la TVA initialement pensée pour financer une baisse des cotisations des entreprises : une augmentation de la TVA pour financer une baisse des cotisations des entreprises. Comment expliquer une rupture aussi frappante entre le quinquennat de Nicolas Sarkozy et celui de François Hollande ?

La sempiternelle justification de cette mascarade économique est la sacrosainte « diminution du coût du travail » que l’on retrouve dans la bouche de tout ce qui est de près ou de loin associé au MEDEF. Nous sommes obligés de constater que cette catégorie est étendue ! On invoque le « décrochage vis-à-vis de l’Allemagne », la « fiscalité excessive » qui plonge la France dans les abysses du « manque de compétitivité ». Malheureusement, ces constats ne dépassent jamais le stade de l’invocation, avec force pathos si nécessaire. Comment en serait-il autrement, puisqu’il s’agit ni plus ni moins qu’un discours mensonger, que l’on entend depuis si longtemps qu’on se demande comment cela peut encore fonctionner ? Même Le Monde[i] s’en est rendu compte ! Il suffit apparemment d’un bon matraquage médiatique, de beaucoup de dramatisation, de quelques gros mensonges et d’une amnésie récurrente, et tout fonctionne parfaitement. Après avoir analysé la tragédie néolibérale, il faut à présent analyser les ressorts de sa comédie.

Revenons tout d’abord sur le vocabulaire employé. Le coût d’un travail n’en est pas un : il s’agit d’un prix. Cela nous évite de nous imaginer dès que l’on pense à un salaire payé au patron spolié expirant sur un tas d’ordure, terrassé par la rapacité de ses employés et de l’Etat. S’il y a exploitation d’ailleurs, elle se trouvera plutôt du côté du salarié que du salariant. Ajoutons que les fameuses « charges » s’appellent en français, langue distincte du néolibéral, qui devient de nos jours une langue internationale de premier plan, des « cotisations » : celles qui permettent d’avoir des employés éduqués, en bonne santé, et en fin de compte productifs. Autant d’éléments qui n’ont assurément aucun rapport avec la compétitivité des entreprises.

Une fois ces précisions faites, il faut étudier le mythe fondateur de cette farce. Le mythe d’un coût du travail trop élevé est si généralisé dans les journaux, à l’exception de quelques rares articles, que l’on en oublie ses immenses faiblesses. D’une part, les statistiques d’Eurostat concernant l’augmentation du coût du travail dans l’industrie manufacturière sont critiquées. Elles doubleraient la tendance réelle. Excusez du peu[ii]. Ce coût du travail, même s’il augmente un peu plus vite en France reste égal à celui de l’Allemagne dans l’industrie manufacturière. Son rôle dans la désindustrialisation est donc très contestable. Ce n’est pas tout. Deux éléments majeurs sont complètement oubliés par les commentateurs, à dessein diraient les mauvaises langues. D’une part, la part dévolue aux dividendes dans les marges des entreprises est supérieure à ce que coûtent les cotisations sociales. On observe même, alors que la crise frappe de plein fouet, une augmentation conséquente des dividendes dans les dernières années, la part de la valeur ajoutée des sociétés non financières versée en dividende étant passée de 7 à 9% entre 2005 et 2011, niveau record depuis la seconde guerre mondiale. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les actionnaires du CAC 40 n’ont pas été ébranlés par la crise. Si l’on ajoute à cela la baisse généralisée et drastique de l’impôt sur les sociétés dans tous les pays européens depuis 30 ans (-22% en Allemagne dans la dernière décennie !), on voit très bien où l’argent de l’Etat est passé. Et ces baisses n’ont certainement pas sanctionné un taux scandaleux et confiscatoire de l’imposition des sociétés puisque désormais, la moyenne européenne est de 15 points en dessous de celle des Etats-Unis (qui ont pourtant connu la même baisse des impôts sur les sociétés dans les dernières décennies) et de 19 points par rapport au Japon[iii]. Le rapport de l’Assemblée montre du reste que l’Europe n’a pas suivi à contrecœur cette baisse généralisée de l’imposition des sociétés face à la concurrence ultralibérale du reste du monde. L’Europe a carrément initié le mouvement et reste le leader incontesté dans ce domaine, en témoignent les chiffres déjà évoqués[iv]. L’Europe, championne de la concurrence fiscale : qui l’eût cru ! Autant dire que le manque à gagner pour le budget de l’Etat est colossal et que les marges des entreprises sont donc particulièrement préservées par la fiscalité (qui a parlé de déficit public ?).

Et après tout cela, le MEDEF, relayé par le gouvernement, geint tous les 5 ans pour qu’on baisse les cotisations patronales et les gouvernements de gauche comme de droite s’exécutent docilement à chaque fois. Et comme il faut financer tout cela, on fait retomber l’impôt sur les classes moyennes et les classes les plus défavorisés. Cette concurrence fiscale internationale et cette absence de contrôle des dividendes, et avant tout au sein même de l’UE, sont une bombe à retardement économique que nous payons déjà très cher et que les laquais du capital n’entendent même pas évoquer tant les intérêts qu’ils servent ont enlevé en eux toute capacité de réflexion économique. Résumons. Les marges des entreprises sont plus entamées par le versement de dividendes que par les cotisations sociales. Les dividendes versés aux actionnaires sont en augmentation rapide et constante alors que les cotisations sociales et la fiscalité sur les entreprises multiplient les exonérations et les baisses depuis des décennies sans discontinuer, et l’on trouve encore le moyen de dire que le manque de compétitivité est le résultat d’un « coût » du travail trop élevé, dont nous avons vu en plus qu’il n’était pas supérieur à celui de l’Allemagne dans le secteur industriel. Et le coût du capital alors ? Ajoutons que le travail, qui coûte donc moins que le capital, a le léger avantage de produire quelque chose, contrairement aux dividendes d’actionnaires. Cette construction intellectuelle complètement mensongère est particulièrement dommageable quand elle mène à la logique d’une augmentation de la TVA plutôt qu’à la mise sur la table d’une concertation européenne sur l’impôt sur les sociétés et d’une discussion sur l’encadrement des dividendes ainsi que sur la fiscalité qui leur est associée, dont nous avons vu qu’elle était particulièrement nécessaire en France, tant la place des dividendes dans les marges des entreprises y est conséquente.

Les journaux font alors preuve d’une pudicité à toute épreuve quand ils évoquent une hausse à 20% du taux supérieur de la TVA et une hausse du taux intermédiaire de 7 à 10%. Ce n’est pas la petite sucrerie de l’abaissement du taux inférieur de 0,5% qui fera passer cette augmentation. On évoque en effet la hausse de 3% sur « la restauration et le bâtiment » en oubliant soigneusement de préciser que le taux intermédiaire touche aussi de nombreuses activités culturelles, la construction du logement social (le bâtiment !), les médicaments non remboursables (qui sont légion de nos jours), les transports publics, le tourisme ou encore la nourriture pour les animaux d’élevage : c’est une partie de ce qu’il faut lire dans les « … » que l’on trouve en général dans les journaux[v]. On sait bien sûr que tous les éleveurs sont riches, que les pauvres n’ont pas à accéder à la culture ou à partir en vacances, que le logement social est un concept obsolète et que les transports publics sont toujours en grève. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et tout cela pendant que les actionnaires se remplissent les poches alors que la compétitivité est largement réduite par la grande insuffisance de l’investissement des entreprises dans la recherche et le développement, de même que par le manque de moyens de la recherche publique.

A force d’acrobaties rhétoriques pour faire passer ces mesures injustes, inégalitaires et inefficaces, on comprend que les gouvernements successifs de ces dernières décennies aient appris à marcher sur la tête. Car c’est bel et bien ce qui arrive aujourd’hui avec le mythe du « coût » du travail et les « solutions » qui lui sont apportées. Cette comédie pourrait tout à fait s’appeler L’Avare, mais il paraît que le titre est déjà pris…

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3 réflexions au sujet de « Le coût du capital »

  1. Ping : Le nouvel échiquier politique français ou le bal de la droitisation | Contrat social

  2. Ping : Le ministère du CAC 40 | Contrat social

  3. Jusqu’où iront-ils dans leur système qui conduit à la ruine du peuple… Quelle sera la limite de leur exploitation pour qu’une révolte ou plutôt une Révolution ce déclenche pour mettre un terme à ce système anti-Républicain qui s’apparente plus à une monarchie. Il faudra bien que cela vienne ,tôt ou tard, mais une Révolution en douceur ou avec violence mais elle se fera et mettra fin à ces privilèges

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