La tragédie fiscale européenne

Décidément, cette fameuse crise économique ressemble de plus en plus à une tragédie classique, la beauté en moins. On lit le journal et on voit « Hausse généralisée des impôts au Portugal »[i]. Le lecteur inquiété par la fuite des capitaux est rapidement rassuré d’apprendre que les mesures ne touchent que les pauvres et la classe moyenne, du moins s’il a eu la chance de tomber sur l’un des rares journaux qui donnait le détail de la mesure. Dans le cas contraire, il n’a plus qu’à espérer que les choses ont été faites comme il le fallait. Toutefois, toute personne qui serait prise d’une quelconque interrogation sur le bien-fondé de la réforme sera tout de suite consolée par les mots apaisants du ministre de l’économie portugais : « Cette proposition est la seule possible (…) nous n’avons aucune marge de manœuvre », a déclaré le ministre des finances. Ouf ! On a frisé de peu la réforme idéologique. Tout va bien, on ne pouvait pas faire autrement de toute façon. On peut s’étonner que le président de la République lui-même réprouve la mesure, au même titre que l’ensemble de l’opposition. Toute l’opposition plus une portion du parti au pouvoir, ça fait une majorité non ? Oui, mais il n’y a pas d’autre choix possible !

Rappelons rapidement de quoi il s’agit. La réforme prévoit le passage de 8 tranches d’imposition à 5, dont découle une augmentation de l’imposition des plus faibles revenus de 2,5%, de 1,5% pour les revenus moyens et de 1,5% pour les plus hauts revenus, sachant que cette dernière tranche qui touchait les revenus au-dessus de 150000 euros les touche désormais à partir de 80000 euros. C’est donc bien entendu la partie basse des plus hauts revenus qui est la plus touchée. Résumons : non seulement, les plus faibles revenus connaissent la plus forte hausse, mais en plus la progressivité de l’impôt (source d’égalité dans la fiscalité) est écrasée par la simplification des tranches. Ajoutons que 1,5% d’augmentation de la tranche supérieure de votre revenu quand vous gagnez 150000 euros par an, et 2,5% d’augmentation quand vous en gagnez 15000 n’ont pas du tout le même impact sur votre existence. Le caractère terriblement inégalitaire de la réforme est si évident, qu’on se demande franchement comment les responsables portugais actuels peuvent oser essayer de faire croire qu’elle n’a en vue que le bien du pays. Quand on voit par ailleurs le taux augmenté à 48%, deux remarques s’imposent.

D’une part, lorsque vous êtes au-dessus des 80000 euros, vous payez autant d’impôt si vous gagnez 90000 euros que si vous gagnez 200000 euros, ce qui est un cadeau conséquent fait aux plus hauts revenus (c’est pareil en France bien entendu…) : on ne change pas les bonnes habitudes ! D’autre part, personne ne pense à évoquer les 52% qui manquent ? 52% tout de même, ce n’est pas un petit chiffre. La situation est la même en France où l’on parle timidement d’un taux à 45%. N’y a-t-il pas de l’argent à faire entrer dans les caisses de l’Etat dans ce petit écart de 55 % ? Grand Dieu non, vous allez faire peur aux riches qui s’enfuiront illico. Comme aucun pouvoir actuellement en place ne veut développer de structures pour contrer l’évasion fiscale (faire payer la différence aux exilés fiscaux par exemple), car c’est beaucoup plus important de mettre des millions dans l’expulsion d’étrangers qui ne demandent qu’à travailler légalement en payant leurs impôts sur le territoire du pays en question, nous n’irons effectivement pas loin. On parle aussi très volontiers de fiscalité confiscatoire dès que l’on évoque un impôt sur le revenu au-dessus de 50%. C’est là que ça se corse. Pas besoin en effet de remonter bien loin pour voir à quel point la fiscalité sur le (haut) revenu a drastiquement diminué ces dernières décennies. Si l’on jette un œil aux évolutions du taux marginal supérieur d’imposition en France[ii], on ne constate ni plus ni moins qu’une baisse, tenez-vous bien, de 17%. Il était en effet de 57% en 1990. Sachant que cette évolution est continue depuis plus longtemps, je laisse le lecteur rêver aux taux proches des 70% que l’on connaissait dans les années 1960 et aux taux des périodes antérieures. L’évolution est par ailleurs la même en ce qui concerne l’impôt sur les sociétés[iii].

On remarque aussi que ces baisses généralisées de l’impôt sur les plus hauts revenus sont proportionnelles au développement de la construction européenne. La baisse de l’imposition est en effet sensible dans tous les pays européens. La coopération communautaire, qui n’en est pas une, a donc parfaitement réussi l’harmonisation vers le bas de la fiscalité par une mise en concurrence agressive des pays de l’Union, afin d’atteindre la fin de l’histoire en construisant un terrain de jeu pour capitaliste. Cette réduction drastique de l’imposition des hauts revenus de toutes catégories n’est jamais évoquée par le moindre journaliste qui traiterait la question. Il vaut mieux se répandre en lamentations sur la fiscalité confiscatoire et le trop d’impôt qui mine l’activité économique. Après avoir consulté quelques faits sur l’histoire fiscale de l’Europe de ces dernières décennies, on peut rapidement voir le degré de désinformation qui entoure le traitement de cette question.
Il est temps de revenir à notre bon ministre de l’économie portugais pétri de bonnes intentions. Avec ces éléments en tête, on peut aisément mettre en scène notre belle tragédie. Une fatalité présentée avec une prétendue neutralité, à savoir la réduction des déficits publics, s’accompagne d’une bienséance à toute épreuve puisqu’une mesure écrasant les classes les plus défavorisées est pudiquement baptisée « hausse généralisée des impôts » pour lui donner des airs d’égalité. Et encore, serait-elle arithmétique, l’on sait qu’en matière de fiscalité, il n’y a d’égalité que géométrique. Il se trouve que la réforme n’est même pas fondée sur une égalité arithmétique, elle est juste fondamentalement inégalitaire dans son principe. On pourrait même dire qu’elle suit le concept de l’inégalité géométrique : plus vous gagnez, moins vous subissez d’augmentation d’impôt. On peut être pointilleux et rechercher les unités de temps et de lieu, mais on est obligé de reconnaître que l’unité d’action est bel est bien là : rien de complexe dans ce scénario… Et pour couronner le tout, il s’agit de la millième réécriture du même mythe libéral qui l’on voit partout ailleurs, que tout le monde connaît et dont on sait parfaitement comment il finit, à savoir par la récession, « généralisée » elle aussi. Oui mais voilà, ce qui fait la beauté de la énième réécriture d’un mythe connu de tous par Racine, c’est bel et bien son talent. Autant dire que l’on peut toujours chercher la beauté comme le talent dans le contexte qui nous occupe.

Aussi faudrait-il peut-être donner quelques indications à ce cher ministre pour qu’il tienne la prochaine fois un discours qui pourra au moins, à défaut de se débarrasser de son indécence, éviter l’écueil de la malhonnêteté intellectuelle. Lorsque l’on n’a « pas le choix », c’est en effet toujours dans un cadre de référence. Celui qui définit l’action du gouvernement portugais, et de la plupart des autres pays européens, est suffisamment précis pour mériter d’être signalé : « Dans un cadre idéologique défini par l’économie néolibérale où la préservation du capital et des plus hauts revenus est la priorité ultime, où la baisse des déficits publics est considérée comme l’objectif unique des politiques publiques (sauf lorsqu’il faut recapitaliser une banque et/ou exonérer de charges des entreprises) et où les conditions de vie des classes populaires nous intéressent autant que la garde-robe de notre belle-mère, nous n’avons pas d’autre choix que d’appliquer cette réforme fiscale. » Voilà qui aurait été plus adapté à la situation. Ajoutons que cette mesure s’accompagne d’une baisse des allocations retraite, chômage et maladie, pendant que les 52% de marge d’augmentation du taux marginal supérieur d’imposition sur le revenu continuent de siroter des cocktails sur une plage ensoleillée (pourquoi pas en Grèce, il paraît que les prix commencent à être compétitifs).

Le malheur dans tout cela, c’est que cette fatalité n’est pas imposée par quelque divinité que ce soit, mais par l’idéologie dominante qui fait de son cadre de pensée (si restreint soit-il) le fondement unique du réel. Au moins les héros tragiques avaient-ils la décence de souffrir les premiers de leurs propres erreurs. La noblesse d’aujourd’hui ne risque pas de s’y mettre et ne paye bien entendu pas les pots cassés. En fin de compte, monsieur Vitor Gaspar aurait pu faire encore plus simple et répondre à toute objection proposant une réforme plus équitable par la suivante : « J’aimerais bien, mais j’ai pas envie ! » Ca, c’est ce qui s’appelle gouverner la cité !

Gavroche

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4 réflexions au sujet de « La tragédie fiscale européenne »

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