Des économistes

Je suppose que pour vous, lecteur de bonne foi, comme pour moi, un économiste est avant tout un spécialiste d’économie, comme un psychologue est un spécialiste de psychologie. C’est aussi sur notre bonne foi que se fondent les grands médias, qui en ont malheureusement une définition quelque peu différente. Pour le dire aussi brutalement que les médias le pratiquent, l’économiste sera un libéral, sans quoi on lui trouvera un autre titre, ou bien on fera suivre ce titre honorifique d’un qualificatif infamant, « de gauche » voire « très à gauche » ou encore « protectionniste » ou « antilibéral » – ces deux derniers termes pouvant cacher que l’économiste est de droite. Infamant parce qu’il vient après le nom commun « économiste » et semble le corriger, au lieu de l’édulcorer comme dans l’expression « social-libéral » (plus acceptable parce qu’on ne retient que le dernier mot). Infamant parce qu’il semble être une excroissance à la nature, à l’essence libérale de tout économiste qui se respecte ; c’est un peu comme si l’on vous informait que David Douillet était ministre et judoka : les capacités propres au judoka ne semblent pas spécialement accompagner ou favoriser celles du ministre.

Autre astuce pour enfoncer l’idée que tout économiste est libéral et réciproquement (!), donner un autre nom à quelqu’un qui aurait un savoir reconnu en économie mais aurait le mauvais goût de ne pas être libéral : ainsi vous serez « chercheur en économie » (n’ayant pas trouvé la formule libérale qui vous permettrait d’arrêter de chercher) ou « agrégée d’économie » (comme Nathalie Arthaud, bien que, le plus souvent, on ne lui reconnaisse même pas ce titre académique). Tant pis si l’économie, pour reprendre une blague bien connue des milieux économiques, est la seule discipline où deux personnes peuvent partager le même prix Nobel en racontant des choses complètement opposées (il est vrai que le prix « Nobel » d’économie est une invention qui n’est pas due à M. Nobel) ; tant pis si trois des prix « Nobel » de la dernière décennie proposent des méthodes étrangères au modèle libéral : le propre de l’idéologie est de vous faire croire qu’il n’y a qu’une seule solution, la leur, et que les seuls « courants » qui vaillent sont ceux qui vous emportent vers la mer du progrès, sans contre-courant possible.

Imaginez qu’on vous dise : « c’est un psychologue très à droite » ou « un psychologue anti-untel », vous aurez l’impression que le fait d’être à droite ou d’être opposé à untel le discrédite d’entrée de jeu, le gêne dans son métier, le rend au moins atypique. C’est ainsi qu’on se met à intérioriser, même si l’on n’est pas libéral, l’association fatale entre économie et libéralisme : le journal « Alternatives économiques » n’aurait pas pu s’appeler « Revue économique », on aurait cru à une énième feuille de chou récoltée dans le pré carré libéral. Ce qui n’empêche pas les libéraux, soucieux de profiter du système tout en passant pour de grands révoltés, de s’en faire les charognards tout en jouant les pigeons, de rétorquer avec un mouvement politique qu’ils intitulent « Alternatives libérales », sans doute pour essayer, après s’être approprié « l’économie » et « les économistes », de s’approprier leurs contradicteurs, et de fortifier leur monopole de la raison par celui du cœur.

Gauvain

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3 réflexions au sujet de « Des économistes »

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