L’Eglise et le nounours

Parfois quand on lit le journal, on se dit qu’il y a des gens qui n’ont vraiment rien d’autre à faire. Voilà que le président des évêques français donne son feu vert aux manifestations contre le mariage pour tous (ou du moins le sous-entend-il clairement). La droite réactionnaire se rappelle une fois tous les vingt ans que la démocratie, c’est aussi la manifestation. A cela rien à redire. Bien entendu, quand on manifeste pour les retraites de millions de gens, ou à propos de réformes structurelles dans l’éducation, la santé ou la justice, la droite en appelle à l’ordre et regarde par la fenêtre avec amusement, tant elle sait d’avance qu’elle n’écoutera pas un mot de ce qui se passe dans la rue. En revanche, quand il s’agit d’empêcher les homosexuels de se marier, ça se bouscule au portillon.

Il faut se rendre à l’évidence : ils n’ont pas peur du ridicule. Cette peur panique de la nouveauté est si infantile qu’elle ferait presque rire si elle n’intervenait pas dans le contexte actuel. Ils nous sermonnent avec la grave déstabilisation de la société qu’impliquerait une telle loi. Il faut pourtant qu’ils se réveillent et qu’ils se rendent compte que la grande « déstabilisation » en question a déjà eu le loisir de nous terrasser depuis bien longtemps et que pour le moment personne n’en est mort. Nous ne voyons pas non plus à tout coin de rue une décadence des mœurs inquiétante ; les villes françaises ne se sont pas transformées en Babylone orgiaques sous l’influence malfaisante des sexualités alternatives. Les nombreux enfants élevés par des couples homosexuels ne se portent pas spécialement mal non plus. On l’attend toujours, la déstabilisation.
Bien sûr, il y a une autre réalité, bien plus intéressante. Le catholicisme réactionnaire d’aujourd’hui peut alors se cacher derrière des questions mineures de société comme le mariage pour tous. Cela lui évite d’avoir un vrai discours social (que le catholicisme pourrait tenir, s’il n’était pas si sclérosé) sur les questions de fond qui touchent la totalité de la population française. Les évêques appellent à un grand débat commun sur le mariage pour tous ? Quand les a-t-on entendus demander un grand débat commun sur la sauvegarde du système social français, sur la protection des plus pauvres, sur les initiatives de politique économique européenne ? Cette défense des intérêts des plus faibles n’est-elle pas censée faire partie de leurs valeurs ? On a compris depuis longtemps que cette préoccupation avait déserté les rangs de l’institution. Adieu catholicisme social ! Il vaut mieux manifester pour empêcher quelques pauvres malheureux de se marier, là on est dans l’engagement de fond qui change la société.

Cette justification vaine d’un combat seulement guidé par la peur que leur inspire le changement d’une conception millénaire de la famille donne de plus en plus l’impression de ressembler la lutte d’un enfant de cinq ans pour sauver son nounours préféré. Et pendant ce temps, l’Europe s’effondre dans la crise…
Gavroche.

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3 réflexions au sujet de « L’Eglise et le nounours »

  1. En effet, c’est bien connu. On ne lutte pas contre la pauvreté avec quelques discours et une aumône, mais en s’attaquant aux causes directes de la pauvreté. Au lieu de cela, l’Eglise préfère gesticuler, appeler à manifester une fois tous les 25 ans pour des inepties, et laisser intact l’ordre social et économique créateur d’immenses inégalités de richesse. Sa complaisance envers la classe dominante, dont elle a fait partie pendant des siècles, n’étonne plus guère, quand bien même le capitalisme obéit à des principes dont on a du mal à voir comment les valeurs chrétiennes peuvent les accepter sans se renier profondément. On peut lire beaucoup de choses très contestables dans le Nouveau Testament, mais les exhortations à enrichir les plus riches et à appauvrir les plus pauvres ont dû m’échapper. Le jour où l’Eglise appellera à manifester contre les politiques d’austérité, causes directes d’aggravation des inégalités dans le monde entier (et vous aurez du mal à trouver un contre-exemple), et question de société autrement plus importante que le mariage pour tous, plutôt que de rester inféodée comme un bon toutou au parti de la classe bourgeoise réactionnaire et libérale, qu’elle flatte depuis deux siècles pour survivre péniblement à sa perte d’influence, on pourra reparler de son soutien aux pauvres. Bien entendu, on se demande bien pourquoi cela arriverait et pourquoi elle reviendrait sur son histoire si inconditionnellement attachée à soutenir la classe dominante, mais qu’elle ait au moins la décence de reconnaître que le sort des pauvres ne l’intéresse pas.

  2. Ping : Le nouvel échiquier politique français ou le bal de la droitisation | Contrat social

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