De l’élection présidentielle à l’élection médiatique

Ceux qui possèdent un magistère, une tribune, une caisse de résonance, sont toujours prompts à dénoncer comme « cliché », « simpliste » ou « archaïque » le procès qu’on leur fait de profiter de leur position d’autorité. Si l’on en revient si souvent à un système d’opposition binaire entre gros et petits, ce n’est pourtant pas la faute de ces derniers, mais celle d’un système qui permet aux premiers de profiter eux-mêmes de l’opposition qu’ils prétendent dépassée. On en a vu maints exemples avant l’élection présidentielle : les directeurs de rédaction, les patrons de journaux, les animateurs de télévision, s’érigeant en experts infaillibles de la science politique, se sont permis de faire le tri entre les candidats sans importance et ceux qui avaient droit de cité, les « babas cool » (nouveaux barbares, jusque dans le nom), les « inutiles », les « étranges ». On imagine la levée de boucliers si l’un de ces journalistes qualifiait ainsi l’un des candidats de l’UMP ou du PS !

Qu’on se rassure, aucun ne prendra ce risque, car le propre d’un chien de garde est de savoir aussi bien lécher la main du maître que mordre celle de l’envahisseur (comprendre : celui qui voudrait entrer dans le pré carré de la politique). Aussi personne ne s’offusque-t-il de ces jugements condescendants qui visent, au cas où l’on impose aux journalistes l’interview d’un « petit » candidat qui ne leur sied guère, à le destituer d’avance de toute légitimité. Avouons que cela ne manque pas de sel quand Franz-Olivier Giesbert, qui n’a peut-être pas suivi un cours d’économie de sa vie, se met à critiquer Nathalie Arthaud, agrégée d’économie, ou accompagne d’un ricanement l’intervention de Nicolas Dupont-Aignan qui reprend les analyses d’un Jacques Sapir. Le journaliste ne risque pas, lui, de se voir intenter ce procès en légitimité sur le moment ; si jamais on lui pose une question, il dira qu’un journaliste n’a pas à répondre, et ce même s’il passe l’essentiel de son temps à faire les questions et les réponses.

On comprend alors que les médias assument l’inégalité des temps de parole et se plaignent même vigoureusement de devoir, l’espace de deux semaines sur cinq ans, se plier aux exigences du jeu démocratique. En réalité, ils ne les respectent guère plus à ce moment, et le CSA, qu’ils accusent d’être trop tâtillon, ne l’est en réalité pas du tout : non seulement sa logique est quantitative (égalité du temps de parole, certes, mais Giesbert ne s’adresse pas de la même façon à un « petit » candidat qu’à Nicolas Sarkozy), mais il ne va même pas jusqu’au bout de cette logique, puisqu’il s’agit d’un temps de parole et non d’écoute. Or il est clair qu’un débat d’une heure qui passe entre 2 et 3 h du matin aura cinquante fois plus d’auditeurs qu’un débat de dix minutes à 19h50. Cependant, comme on a l’habitude aujourd’hui de défendre la liberté envers et contre tout comme une valeur suprême, nul ne trouvera à redire qu’on se permette de ces petites « libertés » avec le jeu démocratique…

Gauvain

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