Pourquoi le libéralisme est coupable de haute trahison

 

L’actualité nous aura tristement donné raison : il y a un mois et demi, nous fustigions dans « La guerre tiède » les inconséquences de la politique intérieure et extérieure de la France – sans prévoir que ces inconséquences de l’idéologie auraient de telles conséquences dans la réalité qui toujours rattrape l’idéologie.

Parmi les multiples causes qu’on cherche aux attentats de vendredi dernier, parmi les multiples coupables dont on fait quotidiennement le procès, l’une des moins identifiées est sans doute le rôle du politique, qui s’est tout d’un coup drapé de blanc en décrétant l’unité nationale. Cette mesure – exactement comme l’Union sacrée en 1914 ou le Bloc national en 1919 – a pour avantage de camoufler la responsabilité du politique, respectivement lors des attentats ou lors d’une guerre.

La manœuvre a pourtant eu un effet limité : très vite, et de façon assez indécente, les partis politiques sont retournés au pugilat, dans l’arène de l’Assemblée, en s’accusant à qui mieux mieux de tous les maux. Comme d’habitude, ils ont fait mine d’ignorer que l’UMP/LR et le PS sont aux commandes de l’État depuis que la menace islamiste s’est précisée, dans les années 1990. Le discours de François Hollande après les attentats était, à cet égard, hautement stratégique : il a consisté à reprendre par avance les idées de droite, voire d’extrême droite, relayées sur les plateaux médiatiques avec l’éternelle rengaine, « ah ! si on nous avait écoutés ». Reprendre les idées de droite ? Il l’avait déjà fait sur le terrain socio-économique bien avant de le faire sur ces thèmes. Et si c’était justement l’origine du problème ? Si ces idées libérales comptaient parmi les causes premières des attentats de vendredi dernier ?

À double titre, donc, aussi bien en politique intérieure qu’en politique extérieure.

1) Les attentats signent la faillite d’une politique ordo-libérale qui a consisté à détruire la police de proximité, les services de renseignement, l’armée, la santé, l’éducation – autant d’acteurs qui s’avèrent aujourd’hui en première ligne dans l’opération de reconquête, dans la tentative de ressouder un pays sur des principes républicains. Après avoir démissionné de presque toutes ses fonctions régaliennes, l’État découvre aujourd’hui la chaîne de conséquences absolument lamentables de la politique d’austérité. François Hollande jure maintenant ses grands dieux que le « pacte de sécurité » l’emportera sur le « pacte de stabilité » budgétaire (celui dont l’Allemagne nous chantait les louanges) : il aurait mieux fait de parler de « pacte d’instabilité », car ce pacte a permis à l’islamisme de semer la mort, sur les cendres fraîches de l’État.

2) Les attentats coordonnés au Moyen-Orient soulignent un point sur lequel nous attirions l’attention le mois dernier, à savoir les tares de la géopolitique française. Combien symbolique apparaît aujourd’hui le choix d’avoir vendu nos avions, non pas à la Russie, ce nouvel allié en Syrie, mais à l’Arabie saoudite dont les affinités avec l’islamisme radical sont de moins en moins dissimulables ! Sans parler des grandes démonstrations d’amitié prodiguées au Qatar : elles furent inaugurées sous Nicolas Sarkozy, défendues ensuite par François Fillon, et n’ont jamais été remises en question par le Parti socialiste au pouvoir. Oui, Hollande ressemble à Bush : pas seulement à travers son discours aux accents guerriers, qui sonne plutôt comme un aveu de faiblesse, mais par ce même refus de comprendre en quoi son propre gouvernement a joué un rôle, dans ce vendredi dramatique que nous avons connu.

Gauvain

La guerre tiède

Manuel Valls, qui n’aime rien tant que de crier « Au loup ! », déclarait à qui voulait l’entendre, après l’attentat islamiste au siège de Charlie Hebdo : « Nous avons changé d’époque. » Quatorze ans après le 11 septembre, il n’est pas trop tard pour s’en rendre compte ! Mais changé par rapport à quoi ? Le cas d’un ancien président français sur le retour devrait nous échauder : déclarer « j’ai changé » est le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour ne jamais changer…

La grande manifestation du 11 janvier, suite à l’attentat contre Charlie Hebdo, a créé, selon l’expression de Michel Wieviorka, une « illusion groupale » ; le pays a cru trouver, dans le désert de l’individualisme libéral, le mirage de l’unanimité, le temps d’un après-midi. Pas seulement au sein de la société française : entre la France et le reste du monde. Mais la présence de représentants anglais, allemand, espagnol, hongrois, israélien, palestinien, russe, turc, aux côtés de François Hollande, aura duré le temps d’un cliché médiatique. Il est symbolique que le pays qui reste militairement le plus puissant au monde, les Etats-Unis, ait manqué la manifestation de soutien à Charlie Hebdo.

La « fin de l’histoire » annoncée par les néoconservateurs et les néolibéraux pour justifier leur conservatisme libéral n’a pas tenu longtemps. Sur les cendres de la guerre froide naissent les poudrières d’aujourd’hui, et le sentiment général est qu’elles ne sont pas près de s’éteindre. Le plus étonnant, vu d’Occident, est sans doute le passage d’une logique de « blocs » à la décomposition des alliances qui attend toujours sa recomposition.

Les Etats-Unis sont désemparés : après le temps des idéologues qui entouraient George W. Bush est venu le temps des intendants. Barack Obama, élu en grande partie sur le bilan catastrophique des années Bush, ne se résout ni à effacer la page ni à la tourner pour en écrire une nouvelle. Suspendu à ses tergiversations, son pays est engagé presque seul en Afghanistan et en Irak, et n’a voulu intervenir directement ni contre Assad ni contre Daesh dans le cadre d’une grande alliance. Barack Obama a fait un geste vers Cuba, soit ; mais le monde occidental croit-il vivre encore au temps de la guerre froide, pour accorder une telle importance à ce symbole, à ce nouveau cliché ?

L’Union européenne fait penser aux régimes finissants, qui ont commencé dans les libertés démocratiques et n’ont plus comme ressources que l’intimidation et la crainte pour faire perdurer des structures déjà périmées. Fondée pour assurer la paix, elle attise les tensions entre les Etats membres en laissant l’Allemagne dicter sa politique économique et sa non-politique militaire. Car la solidarité de Mme Merkel dure le temps d’une manifestation ; elle s’arrête à la moindre proposition d’entraide entre les peuples, de collaboration militaire ou diplomatique.

Le résultat  est que la France est immanquablement seule à financer les « interventions » (comprendre : les guerres) où elle s’est engagée. Elle livre une guerre tiède dont les journaux donnent de mois en mois de timides échos, quand il ne s’est rien passé d’autre dans la journée. Notre pays y gagne à peine de quoi tromper sa nostalgie de grandeur et d’indépendance ; mais la fierté a depuis longtemps fait place à un sentiment de vanité, voire d’inefficacité à évoluer dans des déserts sans mirages.

Le monde occidental souffre plus que jamais d’être sous la coupe des libéraux. L’Union européenne semble avoir décidé de n’intervenir que si les banques étaient attaquées. Que l’Autriche ou la Hongrie accueillent des régimes d’extrême droite, que l’Espagne ressuscite les lois franquistes ne pose aucun problème ; mais que la gauche républicaine arrive en Grèce, et Mme Merkel se croit tenue de la rappeler à l’ordre. Que le président turc (celui qui trouve, entre autres, que les femmes ne devraient pas parler) fasse acte de candidature à l’Union européenne et participe au défilé des bonnes intentions, ne choque guère ; on veut bien de lui dans la bataille contre Daesh, en fermant les yeux sur le massacre des Kurdes. Et c’est une véritable forfaiture intellectuelle quand le néolibéral François Fillon assure, deux semaines après l’attentat à Charlie Hebdo : « Que le Qatar investisse en France n’est pas la question ». On ne saurait disjoindre ainsi l’économie et la diplomatie, à moins de prendre les Français pour de parfaits imbéciles. Ce nest pas pour rien que la politique étrangère a été renommée « Affaires » internationales.

La guerre tiède mêle l’idéologie de la guerre froide et la Realpolitik du libéralisme : ni l’un ni l’autre ne peuvent servir dans les années qui s’annoncent. Il faut trouver des alternatives dans la coopération socio-économique (la Grèce nous y invite, l’Allemagne nous en dissuade) aussi bien que dans le système d’alliances. Le cas de la Syrie le rappelle de façon brûlante, et l’incompétence ou la couardise de la position française en la matière est plus sidérante qu’ailleurs, dans un domaine où la France a eu ses heures de gloire. Refuser de vendre des Mistral à la Russie pour les procurer à l’Arabie saoudite montre le désastre de la position angélique et des leçons de morale, quand elle sert de cache-sexe au capitalisme.

La droite française fit alliance avec les communistes pendant la Seconde Guerre mondiale ; au nom de quoi refuserait-on aujourd’hui l’alliance avec la Russie de Poutine si cela permet d’éjecter Daesh de la Syrie ? Qu’est-ce qui empêche ensuite de poursuivre le combat contre Assad, sachant que la Russie elle-même sait bien que le régime d’Assad est mortel ? Encore faudrait-il pour cela avoir doublement du courage : mener une guerre chaude s’il le faut puis, s’il le faut, mener une guerre froide. Cela vaudra toujours mieux que d’être tiède.

Gauvain

Mascarade autour des « migrants » 

Les médias adorent parler d’un sujet jusqu’à la saturation pendant un mois, en relayant les mêmes éléments de langage, avant de se taire complètement. La terminologie officielle, le jargon d’usage est donc « migrant », un anglicisme absurde qui a pour seul avantage de vouloir tout et rien dire. Tentons une explication : il fallait éviter le mot « réfugiés » ou « demandeurs d’asile » qui nous donnerait mauvaise conscience de ne pas réagir ; éviter « expatriés » ou « exilés », vocables réservés de toute éternité aux Français partant à l’étranger ou y dissimulant leur argent ; éviter le mot « immigrants » ou « immigrés » qui fait peur, surtout venant de pays musulmans. Et peu importe que ces « migrants » fuient Daesh ou la Syrie.

Quelques règles d’or des médias : 1) ne pas fatiguer l’esprit par des mots ; prendre n’importe quelle photo pour faire tirer des larmes, son effet sera plus immédiat et moins durable. Une photo d’enfant, où qu’elle soit prise, aura plus d’effet qu’un discours rationnel et dissuadera de chercher les causes du problème. 2) ne pas chercher les causes, donc, et aller directement à la case « symptômes ». Ne pas dire d’où viennent les « migrants », ni qu’ils fuient des pays où il fallait intervenir depuis un an. Le gouvernement Sarkozy, avec sa faculté à manquer tout ce qu’il entreprend, avait choisi d’aller en Libye et pas en Syrie, ajoutant du désordre au désordre. Et le gouvernement Hollande, amoureux des entreprises, a la faculté de ne jamais rien entreprendre.

Les médias auront tout de même, cette fois, pris une sacrée leçon d’hypocrisie et de manipulation de la part des décideurs politiques. Mme Merkel, qui n’a que faire d’affamer les Grecs, se découvre une générosité particulière depuis qu’elle voit débarquer des flots de « migrants » corvéables à merci pour des mini-jobs qui baisseront artificiellement le taux de chômage. La générosité s’arrête au porte-monnaie car Mme Merkel, pas plus qu’elle n’avait l’intention de soutenir l’expédition militaire française au Mali, n’a l’intention de payer plus que sa part au tribut européen. Elle a même fait une découverte sonnante et trébuchante : la Hongrie aurait un régime d’extrême droite ! Dommage qu’elle n’ait pas lu notre blog car nous en parlions depuis deux ans. Il y a encore un mois, l’ennemi absolu était la gauche pourtant très modérée et pro-européenne de Syriza ; aujourd’hui, elle découvre que le danger vient de la droite. Avec un peu de chance, elle apprendra bientôt l’existence d’Aube dorée.

Mme Merkel entend donc se racheter une conscience pendant les soldes, en parlant de l’« âme » de l’Europe. L’âme ! Il n’en était pas question avec la Grèce. On croyait que ce mot était réservé aux bobos parisiens. Demande-t-on une âme aux marchés et aux agences ? S’est-elle jamais préoccupée des travailleurs de l’Est qui touchent 4 euros par heure pour faire vivre les entreprises allemandes ? Avec ses vibrants appels à agir, l’Allemagne croit peut-être qu’elle fera oublier sa double responsabilité socio-économique et diplomatique. Libérale, réactionnaire et attachée aux « racines chrétiennes », la Hongrie n’est qu’une Allemagne un peu outrée ; l’un refoule les étrangers et l’autre les exploite. L’hostilité soudaine de Mme Merkel contre la Hongrie fait penser à ces jeux en équipe où, pour ne pas révéler le nom de son partenaire, on fait comme si l’on jouait contre lui. Soit on admire le bluff à la fin de la partie, soit on découvre en cours de jeu la vaine mascarade.

Gauvain

Le double fiasco de l’Union européenne

Parmi les multiples échecs qu’on peut imputer à l’Union européenne, les deux plus graves  concernent certainement les deux objectifs qu’elle s’était fixés à l’origine, les deux pierres fondatrices et justificatives de son action depuis le traité de Rome de 1957 sous le nom de CEE. Notre propos n’est évidemment pas d’incriminer ces idées ni d’accuser les hommes qui ont cherché à les mettre en œuvre pendant plusieurs décennies : ces objectifs étaient louables, mais précisément ils ont été abandonnés ou exploités au service de fins qui les rendent aujourd’hui nuls et non avenus.

1° L’Union européenne était censée préserver la démocratie en Europe après le traumatisme laissé par les régimes totalitaires. Les consultations citoyennes, qui ont encore permis de faire passer le traité de Maastricht en 1992, ont été peu à peu réduites à la portion congrue. Après le non au référendum sur le traité de 2005, la hantise n’était plus le risque d’un retour du totalitarisme mais le risque d’un retour à la démocratie. Ainsi du référendum sur la Grèce, formidable aventure démocratique qui a tellement terrifié l’eurotechnocratie qu’elle stipule, dans le récent « accord » conclu avec la Grèce, que toute procédure référendaire sera soumise au préalable à l’avis de la Commission. Autrement dit : toute tentative démocratique doit être contrôlée par un organe non démocratique.
De fait, parmi tous les organes directeurs de l’Union européenne, aucun n’est élu démocratiquement : comme le relève Jacques Sapir, l’Eurogroupe n’a même pas d’existence légale. C’est peu dire que l’Union européenne est (suivant la douce litote de Wikipedia) une « association politico-économique sui generis » ! Le président M. Jean-Claude Juncker a été choisi à la suite de tractations qui n’ont rien à envier aux dictatures de tout poil. Eurogroupe, Commission européenne, Banque centrale européenne sont autant de noms pour déshonorer l’idée européenne et dissimuler la part prise par l’Allemagne – c’est-à-dire l’intégralité du processus de décision, comme l’explique l’ancien ministre des Finances, M. Yanis Varoufakis, depuis qu’il a retrouvé sa liberté de parole (et de ne pas porter de cravate !)
Un institut de sondage a vraisemblablement été payé pour inventer des résultats avant le référendum en Grèce puisqu’il est parvenu à prédire, le jour d’avant, une victoire du oui. Avec une marge d’erreur de 20 points ! Dans toute entreprise digne de ce nom, le responsable de l’institut de sondage aurait été licencié dans l’heure. La manipulation était énorme, elle a à peine été relevée dans les médias, sinon par l’excellente analyse d’Alain Garrigou à laquelle nous ne pouvons que renvoyer. Cette entreprise éhontée n’a du reste pas suffi, au grand dam des dirigeants européens qui se sont offusqués de voir une tache démocratique dans la dictature immaculée qu’ils préparaient. Un pays d’extrême droite comme la Hongrie ne pose aucun problème mais un pays de gauche, même d’une gauche aussi peu radicale qu’en Grèce, est inconcevable dans l’Europe démocratiquement-de-droite que les libéraux, fidèles à leur mentalité, cherchent à nous vendre.

2° L’Union européenne était censée assurer la paix et empêcher une troisième guerre contre l’Allemagne. Ironie du sort, les pays européens avaient pour ce faire consenti à rayer la dette que devait payer l’Allemagne au sortir de la Seconde Guerre mondiale ; mais les choses se sont complètement retournées, et il semble que la générosité à l’allemande soit une charité qui commence par soi-même. On reconnaîtra au minimum une sérieuse tendance à l’impérialisme économique, de la part de ce pays à qui l’on a interdit pendant longtemps l’usage des armes et même l’exhibition du drapeau.
Comme nous en alertions dès le 3 juin 2014 dans notre article « L’extrême droite ou l’extrémité du libéralisme », les discours médicalisants de M. Wolfgang Schaüble, ci-devant ministre allemand de l’Economie, sur les pays « sains » du Nord et les pays « malades » du Sud de l’Europe, ne laissent guère de doute sur le modèle historique sous-jacent à cette vision de l’Histoire [i], que les médias diffusent complaisamment avec la meilleure conscience du monde. Et le vote du Parlement grec pour accepter la mise sous tutelle du pays ressemble à s’y méprendre à un certain vote de juin 1940 qui préparait tranquillement l’annexion d’un pays par un autre. L’« économie » ? C’est la guerre poursuivie par d’autres moyens.

 Gauvain

[i] M. Schaüble n’est pas homme à balayer devant sa porte, mais plutôt devant celle des autres : il comparait M. Poutine à Adolf Hitler pas plus tard que l’année dernière.

L’autoritarisme de la nécessité

L’action politique que nous appelions de nos vœux il y a quelques jours s’est mue, sans grande surprise toutefois, en l’une des plus humiliantes soumissions de la souveraineté qu’il nous ait été donné de voir depuis longtemps. Plus que jamais le modèle néolibéral montre que sa victoire absolue, avant même la domination totale de sa vision de l’économie, est d’avoir transformé les structures étatiques et supra-étatiques en représentants des intérêts financiers privés. L’évaporation du politique et l’essentialisation des structures économiques sont les deux conditions de possibilité d’un ordre aussi autoritaire.

Alors que la Grèce est au fond du gouffre et qu’elle n’aurait pas grand-chose à perdre à s’orienter vers une nouvelle voie, le gouvernement grec n’a même pas essayé. Les deux jours de négociations ont été une mascarade indigne, faite seulement pour savoir si on prendrait à la Grèce seulement le bras gauche, ou bien ses deux bras. Une telle situation est aussi la démonstration, s’il en fallait une, que la société comme la politique obéissent avant tout à des rapports de force : l’ordre néolibéral demandera toujours plus. Que l’on n’espère pas la moindre inflexion (qui d’ailleurs ne serait pas souhaitable, c’est le cadre qu’il faut revoir).

Ce qui est certain, c’est que la clique des ministres et présidents de toute l’Europe a défendu ceux qu’ils représentent : les hautes sphères du capitalisme financiarisé, et rien d’autre. Si ce nouveau plan n’a rien d’original, son contexte politique l’est tout de même un peu plus. Après un référendum remporté à plus de 60%, Tsipras a donné son pays clé en main à des usuriers qui vont désormais, comme c’est déjà le cas depuis des années, établir les règles auxquelles devront se soumettre son peuple. La logique est tout simplement autoritaire. Elle constitue la mise en place d’une nécessité politique de grande ampleur qui définit les axes principaux d’un modèle de société, selon un mode des plus sournois, qui évite à tout prix la violence physique et en reste bien sagement à l’usage de la propagande, de la violence symbolique et de la colonisation des structures étatiques. Comme la Russie soviétique envoyait les chars en Hongrie, l’Eurogroupe envoie sa cohorte d’experts planifier le pays avec l’accord du fantoche local. Qu’il ait été élu ou pas n’y change rien : quel que soit l’élu, le résultat est le même. La démocratie en est arrivée à un degré de manipulation tel qu’une élection à 10 candidats équivaut à une élection à un candidat. Quel que soit le résultat d’un vote, la politique menée est exactement similaire. Tsipras paye même avec intérêts son audace d’avoir appelé à un référendum.

Et, au risque de se répéter (mais on le lit partout, et en premier lieu dans des papiers parfois pétris de bonnes intentions), que l’on arrête enfin de dire que la politique d’austérité en Grèce est un échec total. C’est lui accorder des objectifs qu’elle n’a jamais eus. Ces politiques d’austérité appliquées à tous les continents, par le FMI notamment, depuis plus de 30 ans n’ont jamais eu d’autre résultat (et objectif) que celui que nous avons sous les yeux, c’est-à-dire l’asservissement définitif de l’Etat aux banques privées et la diminution drastique du « coût du travail » créant, dans les ruines d’un pays, un espace de réinvestissement à bas coût autant qu’un modèle ultralibéral entérinant, à chaque pays conquis, l’omniprésence d’une idéologie. L’indifférence pour les conséquences sociales de ces politiques a toujours été totale et le restera. La politique d’austérité appliquée à la Grèce depuis 2008 est une totale réussite, dans la mesure où l’on a l’honnêteté de s’en figurer les objectifs réels.

Ceux qui en appellent à l’Europe politique, dans le plus complet aveuglement historique qui soit, devraient comprendre qu’à continuer ainsi, il n’y aura pas d’autre alternative historique que l’attente de l’effondrement sur lui-même du néolibéralisme, qui porte déjà tous les attributs d’un modèle voué au désastre (et que l’on ne s’attende pas à ce que cela se fasse dans le calme), ou que la guerre civile européenne, car, à n’en pas douter, un tel verrouillage politique ne va plus laisser de place à autre chose qu’à la violence physique si on veut espérer en sortir activement. Il va toutefois sans dire que la première hypothèse a bien plus de chances de se produire.

Il faut donc se préparer à lutter dans les décennies qui viennent, comme nous le faisons déjà, contre l’autoritarisme de la nécessité, qui n’a besoin ni de char ni de police politique pour assurer la permanence de la domination mondiale d’une classe de détenteurs de capitaux. Les institutions n’y font absolument rien : les piliers du modèle financiarisé néolibéral (idéologues comme possédants), par leur puissance incontestée (et que l’on fait tout pour montrer comme incontestable) dans les rapports de force sociaux ont acheté leur libération de toute contrainte politique. Les institutions peuvent tourner à vide, sans constituer la moindre menace. Par le développement d’une forme bien contemporaine de néocolonialisme, les nations européennes sont devenues des colonies du système actionnarial, avec leurs gouverneurs médiocres et leur indifférence des peuples. À ceux qui crient à l’exagération, on pourra dire : quelle parcelle de liberté politique voyez-vous encore poindre en Europe ? On leur laisse le soin d’y répondre.

Gavroche

Le retour du politique

On entend parfois quelques égarés évoquer l’idée d’ « entrée » ou de « sortie » de l’histoire. Or l’histoire se fait, qu’on le veuille ou non. Vraisemblablement, le néolibéralisme ne le veut pas, mais c’est tant pis pour lui. Comme toute bonne idéologie d’une classe dominante, son être est entièrement tourné vers l’essentialisation d’un ordre social favorable à cette domination, qui passe par une fixation du réel, aussi bien idéologique qu’historique. Pour en arriver là où en est l’ordre néolibéral, il a fallu en passer par « la fin » de beaucoup de choses : des idéologies bien sûr, remplacées par la science néolibérale (l’Homme moderne ne pense plus, il calcule), de l’histoire aussi. Quelle autre perspective qu’elle-même se donne une telle vision du monde ? Elle se rêve en grand mouvement de la modernité, mais elle n’est qu’un arrêt sur images vidé de toute capacité évolutive : mettez François Hollande hors des présupposés de ses cours d’économie de jeunesse, et il ne sait plus quoi faire (ne parlons même pas de penser). En fin de compte, il a fallu aussi en passer par la fin du politique. Lorsque c’est à partir d’une idéologie faite science dure que se dessinent les contours du monde social, la politique n’existe plus, puisqu’aucun choix n’est envisageable : dans l’ordre néolibéral on ne pense plus la politique comme le lieu de définition d’un modèle de société, de ce que l’on veut et de ce que l’on ne veut pas, mais comme le lieu où s’énonce ce qui se peut, et ce qui ne se peut pas, et finalement de ce qui doit être et de ce qui ne doit pas être. Les oracles néolibéraux sont là pour veiller. Comment alors penser la démocratie dans une société où c’est le concept de politique lui-même qui s’est évaporé ? On peut disserter longtemps sur les types de régime les plus adaptés au monde contemporain, mais encore faudrait-il que le débat ait un sens.

Pour cela, il faut arrêter de concevoir le politique sous l’angle d’une essentialisation morale. L’idée même de « bonne » ou de « mauvaise » politique est absurde. L’efficacité d’une politique (qui est l’aspect du politique visé par une telle appréciation journalistique) ne peut jamais s’évaluer qu’à travers les objectifs qu’elle se donne et les valeurs qu’elle défend. Il n’y a pas d’échec politique en soi dans un maintien du chômage : le néolibéralisme, dans une société qui possède encore un modèle social, cultive par essence du chômage. C’est dans son intérêt, c’est même le moteur de son accomplissement à venir, l’argument imparable pour létigimer la remise en question de la redistribution des richesses et de la protection sociale. François Hollande n’échoue pas ; il crée une société à l’image de ses valeurs, et qui plus est dans la passivité, puisque, les rapports de force sociaux étant ce qu’ils sont, tout est déjà réuni pour qu’elle se mette en place d’elle-même : il lui suffit de ne pas s’y opposer. L’aggravation de la pauvreté en Allemagne n’est pas non plus un échec, elle est constitutive du modèle économique de Madame Merkel. Qu’on en veuille ou non est une autre question, politique cette fois.

Présupposer en revanche dans un langage journalistique d’une fadeur inouïe que personne ne veut la pauvreté et le chômage, c’est non seulement s’aveugler grandement, mais en plus imaginer que la politique obéit à des buts objectifs (souvent bien comme il faut) de tout temps admis : la politique devient alors une mathématique. Il n’est plus question d’opposer les modèles mais bel et bien de trouver la « bonne » solution. Place alors aux techniciens, étant entendu qu’au fond tout le monde veut la même chose : la paix dans le monde et la prospérité. La politique n’est plus pensée comme un champ de confrontation des modèles et des valeurs, mais comme l’espace de détermination du meilleur chemin à prendre pour arriver au résultat que tout le monde veut (à moins d’être un salaud, mais ça n’existe pas).

Une telle vision de la politique fait d’ailleurs même croire qu’on peut faire du néolibéralisme social, sans prise de conscience du fait qu’entre les valeurs bien comme il faut qu’on présuppose à l’action politique et le néolibéralisme qu’il n’est pas question de ne pas accepter comme une nécessité, l’incompatibilité est complète. Alors on juxtapose, bêtement. Il est d’ailleurs frappant de voir le degré de naïveté sirupeuse que peut atteindre la société américaine et pourtant la sauvagerie de son idéologie. L’anesthésie moralisante qui accompagne la mise en place de la superstition néolibérale comme cadre de pensée unique est l’un de ses piliers principaux.

Cette naïveté parfois indécente, qui fait le plaisir des cyniques, inonde notre représentation de la politique et contribue à légitimer la domination des techniciens, qui savent, eux, comment trouver « la bonne solution » à l’équation sociale. La politique pourtant est l’espace où le souverain, c’est-à-dire, dans une démocratie, le peuple, définit le modèle de société dans lequel il compte vivre (pour le meilleur et pour le pire), et non pas la recherche d’application efficace d’un impératif moral partagé par tous les Hommes. Il est urgent que l’Europe contemporaine retrouve la voie du politique. Pour cela, elle doit aussi reconstruire une vraie conscience historique. Pas celle des épouvantails médiocres et rabacheurs de l’identité et du terreau, faite pour cultiver de l’imbécile, mais celle qui rappelle au peuple qu’il lui appartient de construire le monde dans lequel il vit, sans aucun cadre préétabli. Aucune règle du monde social n’est immuable (l’étude de l’histoire le prouve à chaque instant) : si un peuple décide de ne plus se financer auprès de banques privées, de mettre en place un système de redistribution des richesses digne de ce nom, ou de défier la finance internationale, il le peut. Ce sera peut-être difficile et chaotique, mais c’est possible. Et ce sera certainement préférable au désastre de l’effondrement sur lui-même, sans alternative construite, d’un système aussi lobotomisant que le néolibéralisme.

La Grèce a fait un pas, et il serait bon qu’il soit suivi. Face à la nécessité du credo de l’économie orthodoxe, qui traite les sociétés humaines comme un physicien étudie le trajet d’une comète, les peuples doivent se souvenir qu’ils ont le droit de penser le monde social. Il ne vient pas d’en haut. L’histoire n’est pas finie, l’ordre néolibéral aura une fin, voilà la vraie nécessité. Le référendum grec, plus fondamentalement qu’un acte démocratique, est un acte politique, et il faisait longtemps que nous n’en avions plus vu. Espérons que ce choix politique se transforme rapidement en une action politique, et le chemin accompli aura été grand.

Gavroche

Ordres et désordre

Aujourd’hui, l’action politique se caractérise à la fois par une multiplication de lois et de contraintes d’essence technocratique, et par une démission dans le maintien d’un ordre républicain et progressiste.

D’un côté, une série d’injonctions toutes plus absurdes les unes que les autres, dont voici quelques échantillons :
– interdiction de faire du feu de cheminée à Paris, et peut-être de fumer chez soi dans l’ensemble du territoire
– obligation de s’équiper de détecteurs de fumée, d’ampoules basse consommation, pour satisfaire aux lobbys commerçants
-redécoupage d’une carte de régions, pour ainsi dire du jour au lendemain, avec retour aux frontières de 1870 pour l’Alsace-Lorraine

D’un autre côté, une série d’infractions bénies par la loi et caractéristiques d’un état d’esprit « défaitiste » quant à la préservation de l’idéal démocratique :
– laisser-faire économique grandissant, passant par l’abandon des règles, des lois, afin d’augmenter une production qui ne trouve déjà pas sa demande [i]
– laisser-aller à l’école, passant par l’abandon des notes, des évaluations, du redoublement, afin de donner satisfaction aux lobbys de parents d’élèves
– laisser-aller dans le domaine de la laïcité, passant par la distribution parfois monopolistique, et à l’école, de plats sanctifiés par telle ou telle religion

On voit bien quelle est la logique de ce non-sens : quand les lobbys se mettent à faire les lois, cela ne peut mener qu’à l’oubli de « la » loi et à la multiplication de revendications individualistes ou corporatistes. Sans qu’il n’y paraisse, s’équiper de détecteurs de fumée et abandonner les notes à l’école s’inscrit dans le même processus socio-historique. Ce n’est pas un hasard si les attaques contre la laïcité se font particulièrement sensibles dans une école où l’on a laissé toute autorité aux parents et où la mixité sociale a été perdue de vue. L’UMP a organisé le laissez-faire économique, le PS le complète par le laissez-faire à l’école. Rien d’étonnant à ce que le FN avec ses mots ronflants apparaisse comme le garant d’un « ordre » dont on a oublié sur quels principes républicains il reposait. L’action politique est paralysée parce qu’elle ne croit même plus en sa propre légitimité, c’est-à-dire en celle du peuple – d’un « tous » qui ne soit pas simplement une addition de « chacun ».

Gauvain

[i] Dernière idée en date : permettre le travail dominical pour rattraper « nos voisins allemands ». Apparemment, les experts ne se sont pas déplacés de l’autre côté du Rhin : ils auraient vu que les commerces y sont fermés le dimanche, parfois même le samedi après-midi, et ferment en semaine vers 18h30.